Les Japón d’Andalousie : mémoire d’une ambassade de samouraïs aux portes de l’Europe
Sur les rives calmes du Guadalquivir, à quelques kilomètres de Séville, la lumière d’Andalousie glisse sur les façades blanchies de Coria del Río. Rien, à première vue, ne distingue cette localité d’une autre. Quelques pêcheurs, des ruelles étroites, une église, des conversations tranquilles sous le soleil.
Un détail attire cependant l’attention : un nom qui se répète sur les plaques de certaines boîtes aux lettres.
Un nom venu de loin, de très loin : Japón.
Ici, au sud de l’Espagne, des familles portent depuis des siècles un patronyme qui renvoie à l’archipel japonais.
Curiosité locale, ou trace vivante d’une histoire ancienne : celle d’une ambassade japonaise aux confins de l’Europe.

Une histoire plus ancienne qu’on ne le croit
Lorsque l’on évoque les premières relations diplomatiques entre le Japon et l’Europe, une date revient souvent : 1862, quand le shôgunat Tokugawa envoie officiellement une mission sur le continent européen.
Mais cette date masque une réalité plus ancienne.
Dès 1582, bien avant toute ambassade “officielle”, une délégation japonaise traverse déjà les océans à destination de l’Europe.
L’arrivée des premiers européens au Japon
Les Européens découvrent l’existence du Japon — Cipango — à travers les récits de Marco Polo à la fin du XIIIe siècle. Mais ce n’est qu’en 1543 que des marins portugais atteignent l’île de Tanegashima 種子島, au sud de Kyûshû 九州, après avoir été déviés de leur route par un typhon.
Ils introduisent alors au Japon deux éléments appelés à bouleverser l’archipel : les arquebuses 火縄銃 et le christianisme.
Six ans plus tard, en 1549, le jésuite espagnol François Xavier débarque à Kagoshima 鹿児島市 où l’évangélisation du Japon commence.
1582 : la première ambassade japonaise en Europe

Sous l’impulsion du jésuite italien Alessandro Valignano, le daimyô chrétien Ôtomo Yoshihige 大友義鎮, plus connu sous le nom d’Ôtomo Sôrin 大友宗麟 (1530-1587), décide d’envoyer en Europe quatre jeunes japonais convertis au christianisme.
L’expédition, connue sous le nom d’ambassade Tenshô 天正の使節 , quitte le Japon le 20 février 1582, sous la direction d’Itô Sukemasu Mancio 伊東 祐益 マンショ.
Les jeunes ambassadeurs traversent les océans avant de gagner le Portugal, l’Espagne et l’Italie. Ils rencontrent le roi Philippe II d’Espagne, le pape Grégoire XIII et assistent au couronnement de son successeur Sixte V. Après huit années de voyage, ils rentrent au Japon en juillet 1590.
Cette mission marque la première présence japonaise attestée sur le sol européen.
1613 : une ambassade entre deux mondes
Une nouvelle étape est franchie en 1613, lorsque le puissant daimyô de Sendai 仙台市 (dans l’actuelle préfecture de Miyagi 宮城県), Date Masamune 伊達 政宗 (1567-1636), décide d’envoyer une mission diplomatique vers l’Europe : l’Ambassade Keichô 慶長使節, également appelée « mission Hasekura 支倉使節 ».
A sa tête, le samouraï Hasekura Tsunenaga 支倉六右衛門常長 (1571–1622) accompagné du franciscain espagnol Louis Sotelo.
La mission dépasse le cadre religieux : elle vise des accords commerciaux et diplomatiques et s’inscrit dans une tentative d’ouverture vers l’Occident.
Conçu spécialement pour l’occasion à l’initiative de Date Masamune, la construction du galion baptisé Date Maru 伊達丸, puis San Juan Bautista, mobilise près de 4 500 forgerons, charpentiers et maîtres d’œuvre pendant environ quarante-cinq jours.
Le 28 octobre 1613, l’expédition quitte le Japon avec près de 180 personnes à bord : samouraïs, marchands, marins, serviteurs et missionnaires espagnols et portugais.

Après une traversée du Pacifique jusqu’à la Nouvelle-Espagne (Mexique), puis un long périple mêlant routes maritimes et terrestres, l’expédition gagne l’Atlantique avant d’atteindre les côtes andalouses en octobre 1614. Elle remonte alors le Guadalquivir jusqu’à Coria del Río, où elle établit son camp de base.
Le 30 janvier 1615, Hasekura Tsunenaga rencontre à Madrid le roi d’Espagne Philippe III, auquel il remet une lettre de Date Masamune ainsi qu’une proposition de traité commercial.
Une partie de la délégation demeure à Coria del Rio tandis que l’autre continue son voyage vers l’Italie.
En route, une tempête oblige la mission à faire escale dans le port de Saint-Tropez. L’arrivée de ces hommes venus du Japon provoque curiosité et fascination. Les chroniques locales évoquent leurs vêtements, leurs manières raffinées et surtout leur façon de manger avec des baguettes. Une habitante note ainsi : « Ils ne touchent jamais la nourriture avec les doigts, mais utilisent deux petits bâtonnets qu’ils tiennent avec trois doigts. »
L’épisode marque la première rencontre attestée entre des Japonais et le territoire français.
L’ambassade rejoint ensuite l’Italie où Hasekura Tsunenaga rencontre le pape Paul V en novembre 1615. Quelques mois plus tôt, le samouraï avait reçu le baptême chrétien à Madrid sous le nom de Felipe Francisco Hasekura.
De retour en Espagne, Hasekura se rend de nouveau auprès de Philippe III, mais le roi refuse de signer tout traité commercial : l’ambassade n’est pas officiellement celle du dirigeant du Japon, Tokugawa Ieyasu 徳川 家康, qui a entre temps ordonné l’expulsion des missionnaires chrétiens de l’archipel.
A l’été 1616, la délégation quitte Séville pour entreprendre le long voyage de retour vers le Japon où elle arrive 4 ans plus tard, en août 1620.
Ceux qui ne repartent pas
Lorsque l’ambassade quitte l’Espagne, tous ses participants n’auraient pas repris la mer.
Selon la mémoire locale, plusieurs d’entre eux — samouraïs, marchands ou convertis au christianisme — seraient restés en Andalousie, dans le village de Coria del Río où ils auraient tissé des liens durables avec la population durant leur séjour.
Le Japon qu’ils avaient quitté quelques années plus tôt n’était déjà plus le même. Sous l’autorité grandissante du shôgunat Tokugawa, le christianisme est désormais persécuté et l’archipel s’oriente progressivement vers le sakoku 鎖国, la fermeture du pays.
Avec le temps, ces hommes venus du Japon se seraient fondus dans la population andalouse.
Et c’est ainsi que serait apparu, dans les registres paroissiaux du XVIIe siècle, le patronyme Japón, attribué par les prêtres pour simplifier les noms et l’origine géographique trop difficiles à prononcer des nouveaux arrivants originaires de ce pays lointain.
Quand la mémoire devient identité

Au fil du temps, cette mémoire est devenue un élément de l’identité locale.
En 1992, la ville de Sendai offre à Coria del Río une statue en bronze du samouraï Hasekura Tsunenaga ainsi qu’un torii rouge 赤鳥居, en symbole de l’amitié durable entre les deux villes et les deux cultures.
Des cerisiers du Japon sont plantés à proximité pour renforcer ce lien.
Le 14 juin 2013, à l’occasion du 400e anniversaire de l’ambassade Keichô, le prince héritier Naruhito — aujourd’hui empereur — se rend personnellement à Coria del Río pour rendre hommage à cette histoire commune.
La même année, les documents relatifs à la mission Keichô conservés au Japon et en Espagne sont inscrits par l’UNESCO au registre de la Mémoire du monde, consacrant l’importance historique de cette ambassade dans les premiers échanges entre le Japon et l’Europe.
Dans cette ville d’environ 30 000 habitants, près de 700 personnes portent aujourd’hui encore le nom Japón.
Mémoire collective et réalité génétique
Au-delà de la mémoire collective, des études ADN récentes sur un échantillon de ces descendants ont nuancé l’ampleur de l’ascendance japonaise directe.
Si le nom et la mémoire locale sont bien réels, l’héritage génétique apparaît aujourd’hui plus diffus que ne le suggère parfois le récit collectif.
Cela n’enlève rien à la singularité de Coria del Río qui demeure l’un des plus anciens témoignages des échanges entre le Japon et l’Europe.
Aujourd’hui encore, l’Association Hispano-Japonaise Hasekura entretient ce lien à travers des expositions, des échanges culturels et des commémorations.
Au fil du Guadalquivir
Au crépuscule, à Coria del Río, le Guadalquivir reflète les teintes dorées du ciel andalou.
La vie continue, paisible, presque immobile.
Mais dans les noms, dans les récits et dans les mémoires, subsiste une énigme vieille de plus de quatre siècles.
L’histoire d’un voyage entre deux mondes — et peut-être d’hommes qui choisirent de ne jamais repartir.

